LE RÉALISATEUR
Robert Coudray

Robert Coudray, le réalisateur du film "Heureux les fêlés" est un "touche-à-tout", un entrepreneur autodidacte. Artiste dans l'âme, il ne peut s'empêcher de créer, de monter des projets, de s'essayer à de nouveaux métiers. Après avoir été apiculteur, agriculteur, tailleur de pierre, photographe, constructeur de chars de carnavals, professeur de technologie, gérant de biocoop, cidrier, crêpier (etc.) il construit dans les années 90 "l'Univers du Poète Ferrailleur" dans son village natal de Lizio (Morbihan - Bretagne). C'est un lieu insolite sorti de nulle part, peuplé de sculptures animées, de jardins enchanteurs et d'architectures étonnantes et féeriques. Grâce au bouche-à-oreille, cet espace de création s'est imposé comme un lieu de référence d'art singulier en France. Plus de 60000 personnes s'y rendent chaque année. Son activité de sculpteur ne lui fait toutefois pas oublier sa première passion pour le cinéma...

A la suite de la lecture d'un article de Claude Lelouch, Robert Coudray,  jeune et boutonneux, monte à Paris dans les années 70 pour rentrer dans une école de cinéma. A la fin de ses études, il se fait une promesse : "Plus tard, quand j'aurai quelque chose à dire, je ferai du cinéma". Ses racines le rappelle en Bretagne où il monte de nombreuses entreprises, réalise plusieurs films documentaires. Les années passent, son rêve de cinéma, lui, est toujours là et prend de plus en plus de place ! En 2010, il décide de se lancer dans sa grande aventure.

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GENESE DU PROJET    -      ENTRETIEN (François Vila)

 

Qu'est-ce qui est à l'origine de l'écriture du film ?

Mon projet de vie, ça a été depuis l'âge de 16 ans, de faire du cinéma. C'est un article de Claude Lelouch qui l'a déclenché où il parlait de ses déboires de jeune cinéaste. Et moi mon parcours avec le cinéma, c'est du contre-courant et beaucoup de refus. Mais... je suis plus qu'un entêté, ça frôle peut-être la fêlure : ton rêve, tu le portes sur ton dos, comme une nécessité, une évidence qui te tient dans les tripes et dans le cœur. Et ça dure … 40 ans. Et puis à force de revers et d'écritures pour les tiroirs, j'en ai eu assez. Avec ma compagne, on s'est dit qu'on allait le faire ce long métrage tant espéré, quoi qu'il arrive. « J'demande pas la lune, juste quelques étoiles » ce premier film n'a pas coûté bien cher. Mais on a su créer une telle dynamique et convivialité, on a dû faire rêver autour de nous et embarquer 650 personnes dans l'aventure : des figurants, des petites mains et une poignée de professionnels.

Évidemment ça n'a pas été simple ! Mais l'inconscience et la naïveté nous ont sauvés. La fin de l'histoire est étonnante...

 

Dans cette mise en abîme, est-ce que le personnage d'Alex est un peu vous ? Notamment dans l'idée d'aller au bout de ses rêves ou de toutes utopies.

Je suis du genre casse-cou avec mes utopies et connais plutôt bien le sujet, tendance Don Quichotte assagi. Je ne voulais pas faire ce deuxième film, c'est tellement compliqué le monde du cinéma et ne voulais surtout pas faire un film avec une part d'autobiographie, c'était inconcevable. Je ne suis pas un type qui se prend la grosse tête, mais le sujet s'est imposé même si au début j'ai eu un peu de mal avec ça. Je sais raconter que ce que je connais. Les étapes de ce fil conducteur qui nous fait accéder à l'objet de notre quête, j'ai aimé les transmettre au travers d'une histoire.

 

Quelles sensations aimeriez-vous faire passer aux spectateurs du film ? 

On vivote nos vies, on lâche si vite nos aspirations. Et si un jour on se déroutait, si on laissait en nous murmurer nos profonds désirs, et si on les laissait nous embarquer, réveiller notre audace, nous risquer dans un peu plus large... ça ferait quoi ? C'est ce qui est raconté dans HEUREUX les fêlés, à travers ce personnage qui a largué ses illusions et ses rêves intimes mais un beau jour il se réveille, pas très assuré il reprend sa monture de rêveur et le voilà en route. Ca n'a rien d'un conte de fée parce que le bonhomme, il va devoir affronter ses démons et ça frôlera la catastrophe, le déni et pire encore. Mais le funambule traverse. Le propos est universel. Je le raconte avec une part de mon vécu et je le romance aussi, mais ce qui m'intéresse c'est de laisser au spectateur une trace d'envie de funambuler sa vie. C'est comme ça qu'on embellira le monde.

 

Ce sont vos propres sculptures monumentales que  l'on voit dans le film ?

En attendant d'accomplir mon improbable rêve de voir mes films sur les écrans, j'ai dû faire beaucoup de métiers. Comme j'aime assembler le son, l'image, l'histoire, le jeu, la musique pour réaliser un film, j'ai le même plaisir à assembler objets de récup', couleurs, formes, mouvements pour en faire des sculptures animées et des architectures insolites. J'ai commencé solitaire dans mon village natale il y a une trentaine d'années et je ne me suis jamais arrêté. Aujourd'hui plus de 60 000 personnes viennent chaque année voir le travail de ce type entêté. Ce qui touche les gens, c'est bien sûr la somme d'engrenages, de mécanismes, d'audace de mes machines turbulentes et de mes bâtisses de travers, les dizaines de milliers d'heures de travail, mais plus que tout c'est la foi de ce petit gars qui suit fidèlement son chemin. Et là c'est pareil que quand je vois les gens sortir des salles de cinéma et qu'ils sont touché dans leur tripes par mes films. Bonheur !

Créer les décors du film, ça fait partie de l'aventure cinématographique. On ne donne pas dans les effets spéciaux, tout est sur mesure. En écrivant le scénario j'évoque les décors que je vois dans ma tête, ça tient un peu du délire, d'ailleurs les lecteurs me recalent peut-être pour ça... et pourtant je les fais vraiment avec un ou deux potes et ce qui pourrait coûter des centaines de milliers d'euro à une production, on le fait avec des bouts de ficelle.

 

De votre film se dégage une euphorie et complicité avec l'équipe et les nombreux figurants. Pouvez-vous nous en parler ? 

C'est la base. On entretient la convivialité, on la cultive. On ne serait pas honnête de raconter ce qu'on ne vit pas. Il y a une certaine alchimie qui s'est créée autour du projet, je ne sais pas trop pourquoi. Si en fait... C'est simple, on respecte ceux qui sont avec nous, on les prend comme ils sont, on les aime.

 

Comment avez vous choisi vos acteurs.trices ?

On fait dans le presque local. Ce sont toujours des coups de cœur, des rencontres fortuites. Les uns sont professionnels comme Laurent Voiturin, Christophe Hamon, Jean Kergrist et les autres, (Myriam Ingrao, Arnaud, Paul...) au hasard d'une rencontre, c'est comme une évidence d'être tombée sur la bonne personne. Avec du recul, je me dis qu'on a fait de sacrés paris. J'assume tout à fait le jeu des acteurs. Et même s'il y avait de l'imperfection, elle fait partie de notre démarche d'authenticité.

 

Dans votre film on retrouve certaines de vos sculptures, mais aussi des circassiens et des artistes de disciplines diverses, on peut dire que votre film est un feu d'artifice de leur art que l'on voit rarement représenté dans au cinéma, 

 

On prend les richesses du pays, et il y en a tellement. Et ça fait partie de notre environnement. Le cinéma pour moi, ça ressemble à une symphonie qu'on délivre avec une multiplicité de talents qui servent l’œuvre.

 

Votre premier film long métrage "je ne demande pas la Lune" était totalement autofinancé . Le film a dépassé les 42 000 entrées salles. Ce qui dans la conjoncture actuel, sans artistes connus, est un exploit. Comment l'expliquez vous ? 

30000 en salle et le reste (12 000) dans les villages, les associations. Faire un film ça finit par se faire, même sans moyens, mais on n'avait pas imaginer que la distribution était si difficile. Et pourtant... on est parti de la petite ville près de chez nous et il s'est passé un bizarre truc. Le bouche à oreille a été surprenant... ça a continué comme ça et ça s'est répandu dans le département, dans tout l'ouest et bien plus loin. On a été accueillis dans 120 salles et c'était toujours l'enthousiasme. Pourquoi ?

Les gens simples s'y sont retrouvés, ils ont été touchés, ils en ont parlés. Il y avait quelque chose d'authentique dans la démarche, même l'imperfection nous servait.